• L'Emmerdeur
    Un film de Francis VEBER.
    Avec Richard BERRY, Patrick TIMSIT.
    Sortie le 10 décembre 2008.
    Le site du film : L'Emmerdeur
    • Comédie
    • environ 1H30
  • Synopsis :

    Deux chambres d'hôtel contiguës.
    Dans l'une, un tueur, Ralph MILAN. Dans l'autre, un suicidaire, François PIGNON.
    PIGNON a un chagrin d'amour. Ralph, un homme à abattre.
    Entre les deux chambres : une porte de communication.
    Et quand elle s'ouvre, Ralph, la machine à tuer parfaitement huilée, voit débarquer l'énorme grain de sable qu'est François PIGNON. PIGNON qui mérite sans discussion le titre de champion du monde des Emmerdeurs...

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Autour du film

Entretien avec Francis Veber

 

Qu’est-ce qui vous a donné l’envie de refaire cette histoire ?

J’ai écrit dix-huit scripts pour différents réalisateurs, avant de passer moi-même à la mise en scène. Mais de toutes ces histoires offertes à d’autres, l’Emmerdeur est la seule que j’ai eu envie de reprendre. La rencontre d’un tueur et d’un suicidaire dans deux chambres d’hôtel communicantes, est, je crois, un de mes concepts les plus forts. Et je n’avais pas le sentiment qu’il avait été complètement développé dans les tentatives précédentes, aussi bien au théâtre qu’au cinéma. Je ne veux pas dire par là que le film que j’avais écrit pour Edouard Molinaro, il y a trente-cinq ans, ne me plaisait pas. Edouard a fait un très bon travail, qui de surcroît a eu beaucoup de succès, mais ce n’était pas exactement ma musique. La musique que tous les auteurs ont dans la tête quand ils écrivent leurs textes. En faisant mon film, je n’ai pas eu la prétention de faire mieux que Molinaro, j’ai juste cherché à jouer la partition comme je l’entendais.

Ce deuxième film est-il très différent du premier ?

Beaucoup de choses changent, en trente-cinq ans. Le tueur, dans la première version, arrivait à l’hôtel avec son fusil dans une valise. Aujourd’hui, avec la montée du terrorisme, c’est impensable. Quant à Pignon, il était représentant de commerce. Mais, à notre époque, avec le développement du Net et de la vente en ligne, la profession de VRP n’est plus ce qu’elle était. Pignon a donc changé de métier, il est devenu photographe de presse. Ce qui m’a intéressé dans ce changement, c’est que, maintenant, le tueur et le suicidaire ont tous les deux l’oeil collé à un objectif – un appareil de photo pour l’un et un fusil à lunette pour l’autre. Mais Pignon n’a pas fait que changer de métier. Il a aussi évolué en profondeur. Il est devenu beaucoup plus ambigu, et je pense que de tous les Pignon que j’ai pu créer dans le passé, c’est lui le plus complexe.

Pourquoi ?


Parce que j’ai vu grandir son côté manipulateur. C’est devenu un homme qui ne recule devant rien pour arriver à ses fins. Et qui ne tient pas compte des dégâts qu’il peut provoquer autour de lui. Il détruit d’abord le tueur, puis le psychiatre qui lui a pris sa femme, et enfin sa femme qui était prête à revenir avec lui. Pignon-Timsit appartient à cette catégorie de personnages dont l’auteur a l’impression qu’ils lui échappent. Et pour moi, qui tente à l’écriture, d’être au maximum en contrôle, ça a été une surprise de me trouver en face d’un électron plus libre que ses prédécesseurs.

Et le tueur ?

Il a beaucoup changé, lui aussi. Et je le dois, entre autres, à l’interprétation de Richard Berry. Si exceptionnelle qu’ait été la performance de Lino Ventura, il y a des choses qu’on ne pouvait pas lui demander. Il avait une façon bien à lui de refuser de tourner une scène, il disait : “c’est pas dans ma morphologie”. Je ne l’imagine pas acceptant comme Berry de s’endormir, sous l’effet du tranquillisant, dans les bras de Pignon. Je ne l’imagine pas non plus secoué de tics, à cause des amphétamines, ce n’était pas, pour le citer encore “dans sa morphologie”. Avec Richard Berry, je n’ai pas eu de problème. Il m’a accompagné en souplesse dans les deux aspects de son personnage, faire peur et faire rire. Richard possède à la fois un grand potentiel de violence et la vis comica. L’idéal dans une comédie comme L’EMMERDEUR.

Et Patrick Timsit ?


Patrick a les mêmes qualités. Dans LE COUSIN d’Alain Corneau, il joue un indic avec la force, la brutalité d’un James Cagney. Et dans PÉDALE DOUCE, il est à la fois touchant et drôle dans le rôle d’un gay. Timsit et Berry ont tous deux une palette très riche, ils boxent dans la même catégorie et je pouvais espérer, en les faisant jouer ensemble, assister à un beau match.

Ce film est votre douzième réalisation. Qu’est-ce qui a changé dans votre façon de mettre en scène ?

Je suis de plus en plus obsédé par le rythme. Si j’avais réalisé cet EMMERDEUR, il y a trente-deux ans, au moment où je faisais mes débuts avec LE JOUET, il ferait sans doute dix minutes de plus. Aujourd’hui je demande à mes acteurs de resserrer leur jeu au maximum et, quand j’arrive au montage, j’essaye de “dégraisser” le plus possible. Billy Wilder disait que dans la comédie, au-delà de 90 minutes, les minutes
comptaient double. Je tente de garder ça en tête quand je commence un tournage.

Pensez-vous que vous auriez fait ce film si la pièce de théâtre ne l’avait pas précédé ?

Je ne crois pas. La pièce, fait partir du processus de maturation qui m’a amené à refaire ce film. On raconte que les Marx Brothers, avant de se lancer dans un tournage, commençaient par roder leurs gags sur scène pendant quelques semaines. On ne peut pas dire que cette méthode ne leur ait pas réussi. J’ai pour ma part adapté trois pièces de théâtre : La Cage aux Folles, Le Dîner de Cons et L’Emmerdeur. Et que ce soit Serrault, Villeret ou Berry et Timsit, j’ai vu tous les acteurs qui faisaient ce voyage de la scène à l’écran, arriver devant la caméra en sachant exactement où se plaçaient leurs effets. C’est un formidable luxe, quand on met en scène, d’avoir des interprètes qui ont dans les jambes, deux ou trois ans de répétition avant le premier tour de manivelle. Aux côtés de Richard Berry et Patrick Timsit, vous aviez un casting très riche : Virginie Ledoyen, Pascal Elbé, Michel Aumont, Laurent Paolini. J’ai tourné avec Virginie Ledoyen, il y a quelques années, et quand il m’a fallu choisir une femme pour Pignon, j’ai tout de suite pensé à elle. Virginie est belle, d’une beauté discrète. On peut l’imaginer partageant pendant sept ans la vie de l’Emmerdeur, dans un petit pavillon de Meudon, faisant une dépression nerveuse pour des raisons bien compréhensibles, et s’enfuyant avec son psychiatre. Je connais peu d’actrices qui, comme Virginie, soient à la fois jolies et drôles. Il fallait ça pour jouer “Madame Pignon”. Je n’avais jamais travaillé avec Pascal Elbé et j’ai découvert un grand acteur comique. Ce n’est pas un rôle facile que celui du psychiatre dans L’EMMERDEUR. Le docteur Wolf est séduisant en apparence, mais on découvre très vite qu’il est obsédé sexuel, qu’il est pingre, qu’il est suffisant. Wolf est un dominant, trop sûr de lui et qui, Dieu merci, va en prendre plein la gueule. Il va se transformer petit à petit en loque, à cause de Pignon. Et je ne me doutais pas que cet acteur au physique de jeune premier avait en lui des telles qualités de clown. J’ai connu Michel Aumont en 1976, dans LE JOUET. Et je ne l’ai pas lâché depuis. Il a un rôle très important dans L’EMMERDEUR, c’est lui qui fait l’aération du film. Dans la mouture précédente, pour établir Lino en tant que tueur, je lui faisait commettre un crime au début de l’histoire. Aujourd’hui, Richard Berry n’a pas besoin de tuer quelqu’un pour se définir. C’est Michel Aumont qui s’en charge. Témoin dans le procès qui va s’ouvrir, il est tellement terrorisé dans le fourgon de gendarmerie qui le conduit au tribunal, qu’il donne au tueur toute sa dimension. Je ne parlerai pas ici du talent de Michel Aumont, il n’est plus à démontrer. Mais sa façon de jouer une crapule, morte de trouille, sous l’oeil méprisant des gendarmes chargés de sa protection, me donne envie de continuer longtemps avec lui. Pour finir, un mot sur Laurent Paolini. Il a tenu pendant deux ans le rôle du garçon d’étage au théâtre. Il a une tête de mime avec ses yeux trop clairs dans un visage trop blanc, il a une grâce d’acrobate, et je pense, un bel avenir au cinéma.

 

Entretien avec Richard Berry

 

Comment êtes-vous arrivé sur le projet ?

Par le théâtre. Francis m’avait fait part de son désir de me diriger dans une pièce et quelque temps après, j’ai reçu L’Emmerdeur. Cette nouvelle adaptation constituait pour lui un retour aux origines. L’Emmerdeur avait en effet déjà commencé par une pièce, Le Contrat. Si on m’avait proposé le film directement, j’aurais refusé car j’aurais eu l’impression de brûler les étapes. En découvrant la pièce, je me suis rendu compte que Francis avait réussi à extraire la quintessence de la situation comique de L’Emmerdeur. Il y avait tout de même une difficulté pour moi : mon personnage est en réaction et ne dit pratiquement rien. Or, le théâtre est l’art du verbe. D’ailleurs, la première lecture de la pièce a été terrible car – et le mot “lecture” prend ici tout son sens – on entend des mots. Francis a alors réalisé que mon rôle n’était pas très loquace et qu’il fallait mettre en scène les réactions et la situation de mon personnage. Il a parfaitement réussi. Jouer ce personnage était pour moi un bonheur absolu, une jubilation à faire rire en réaction à ce que me fait subir Pignon. La pièce ayant un succès considérable, la question du film s’est posée assez rapidement. Francis en avait très envie. Etant moi-même metteur en scène, je comprends ce que représente pour lui le fait d’avoir écrit, sans avoir pu le réaliser, un sujet qui est presque la genèse de toute son oeuvre.

Comment avez-vous réagi en apprenant que Patrick Timsit serait Pignon ?


J’ai réagi un peu comme pour PÉDALE DOUCE. Je savais que notre duo fonctionnerait dans ce type de rapports. Pour nous, vivre un tel succès au théâtre a été fabuleux. Il faut remettre les choses dans leur contexte : depuis plus de quinze ans, aucune pièce n’avait été jouée aussi longtemps en restant numéro un au box-office. On le ressent, on le vit, on l’apprécie, encore plus quand on a un peu d’expérience. Je dois avouer que je suis à l’origine de la seconde année, mais je ne l’ai pas fait exprès ! Un soir de février, nous étions tous réunis pour un dîner afin d’organiser la tournée. J’étais un peu réticent à l’idée de démarrer cette tournée parce que j’étais en écriture de scénario. J’ai alors suggéré de reprendre la pièce à Paris, et de partir en tournée plus tard. Pour le producteur, c’était inespéré. En découvrant ensuite la saison qui se profilait, avec beaucoup de valeurs sûres concurrentes, je me suis dit que nous avions peut-être bêtement remis notre titre en jeu et que le public ne suivrait pas forcément autant. Nous avons pourtant attaqué cette seconde saison aussi fort que la première, voire plus. Nous étions à nouveau numéro un, ce qui ne s’était jamais vu en deuxième saison. Ce succès a définitivement convaincu Francis et les partenaires qu’il y avait un vrai potentiel pour un film et que nous devrions le faire. Depuis le premier film en 1973, deux générations ne l’avaient pas vu. De plus, notre tandem fonctionnait. C’est ainsi que nous sommes partis pour cette nouvelle aventure.

Qu’est-ce qui change en démarrant un film après avoir joué la pièce ?

Ce qui fonctionne au théâtre lui est spécifique. Il ne s’agit absolument pas d’une transposition. Fort de son expérience, Francis est retourné au coeur de son histoire, pour la redéployer sur grand écran avec un rythme et des situations inédites. Ce n’est pas parce que nous avions rencontré le succès au théâtre, que nous en ferions un au cinéma. Nous sommes repartis avec les mêmes doutes, la même volonté de travailler. Le premier jour, quand je me suis retrouvé devant la caméra, j’ai même eu plus de trac que d’habitude. Francis, Patrick et moi avons dû prendre un peu de temps pour nous adapter et apprendre à fonctionner différemment.

Comment définiriez-vous votre personnage ?

Le personnage de Milan est pour moi une épure, une icône de tueur. C’est probablement un ancien mercenaire, un vrai pro qui se concentre sur sa mission. Pignon, lui, n’est à l’écoute que de sa propre souffrance, tellement centré sur lui-même qu’il en devient tyrannique au point de faire passer le tueur pour la victime. Du coup, il rend le tueur sympathique et on éprouve de la compassion pour lui. Nous avons tous rencontré des François Pignon. Dans la vie, on a envie de les éviter alors que dans le film, être le spectateur des dégâts qu’il provoque est un bonheur. Comme la plupart des gens de son espèce, Pignon est assez sûr de lui et il n’hésite jamais…

Comment l’avez-vous abordé ?


Sans qu’il soit mon modèle, Francis Veber, avec sa silhouette hiératique et ses gestes précis, m’a énormément inspiré. Je crois d’ailleurs que tous ceux qui ont joué un tel personnage – Depardieu dans LA CHÈVRE ou Thierry Lhermitte dans LE DÎNER DE CONS – s’en sont inspirés eux aussi ! La façon dont Francis m’a demandé de me
servir de l’arme, de la regarder, de la nettoyer comme un bijou ou un instrument de musique, lui correspond tout à fait. C’est d’ailleurs lui qui détermine les couleurs des costumes et pour Milan, il voulait un homme gris anthracite. On assiste à quelque chose d’assez rare. Dans le film, ce n’est pas toujours le même qui est dans l’action, et les rôles s’inversent parfois de manière surprenante… A un moment, je ne suis plus dans la réaction, et Patrick devient spectateur de ce que je fais. Je ne fais que servir la situation telle qu’elle est écrite. Lorsque mon personnage est sous amphétamines, le scénario prévoit que j’ai des tics. Au comédien d’interpréter cette phrase – tout comme en musique on peut interpréter les pianissimo, les andante… Je montre un aspect de la situation que Francis Veber lui-même n’avait peut-être pas tout à fait envisagé de façon aussi poussée. Je dois jouer avec l’image de l’icône du tueur que j’incarne, sans toutefois la décrédibiliser.

Par moments, vous jouez sur les différentes composantes de votre jeu – la voix, le corps, les gestes – pour maintenir à la fois la crédibilité du tueur et le comique de la situation. Comment dosez-vous cela ?


Je crois qu’il y a une part d’instinct et une autre de conscience. A plusieurs reprises, mon personnage est physiquement dépassé par son propre corps – par exemple quand il s’endort puis se réveille. Je dois alors garder une certaine énergie vocale. Un peu comme pour bien jouer un mec ivre, il faut le jouer comme un mec ivre qui veut passer pour sobre. C’est alors que ça devient drôle pour ceux qui regardent. Si on veut jouer un homme perclus de tics, il faut le montrer assez détendu. Dépassé par des choses qui lui échappent, Milan reste pourtant le même à l’intérieur : il a une mission à accomplir.

Après avoir tellement fréquenté ce personnage en compagnie de Patrick, vous êtes-vous surpris ?

Lorsque nous jouons ensemble, nous ne pouvons pas nous surprendre. En revanche, j’ai été surpris lorsque j’ai vu des passages qu’il avait tournés sans moi, et il m’a beaucoup fait rire.

Comment s’est passé le tournage avec vos autres partenaires ?

J’ai rencontré Pascal Elbé sur LES INSOUMIS. C’est un partenaire délicieux. D’une humeur égale chaque jour, il est très agréable à fréquenter et il m’a beaucoup fait rire – dans le film comme dans la vie. Quant à Virginie Ledoyen, je suis sous le charme et je l’adore. C’est la deuxième fois que je la côtoie car je n’avais pas tourné directement avec elle pour LA DOUBLURE. Elle est délicieuse, aussi belle que charmante. Laurent Paolini était avec nous au théâtre, tout comme Patrick Vo qui joue un flic, et c’était un plaisir de les retrouver.

Qu’est-ce que le film apporte de plus ?


J’ai l’impression que le film crée des rapports amitié/amour/haine très particuliers entre ces deux hommes. Durant tout le film, on se dit qu’ils peuvent sortir de cette histoire comme les meilleurs amis du monde, ou que l’un va tuer l’autre !

Quel regard portez-vous sur le travail avec Francis Veber ?

Il sait parfaitement diriger les acteurs. Il les place pour qu’ils soient au mieux de ce qu’il pense être la vérité dans la façon de jouer. C’est pourquoi je le considère comme un maître absolu. Pour lui, mise en scène signifie d’abord direction d’acteurs. On a le sentiment d’un travail artisanal très minutieux – obsessionnel parfois – qui permet d’évoluer et de progresser de prise en prise. Et plus on avance, plus on constate à quel point c’est efficace. En tant qu’acteur, j’adore être au service de ce genre de recherche. Qu’y a-t-il de mieux pour un acteur que d’être utilisé ? Malgré tout ce que j’ai déjà fait, je me trouve tout à coup dans la situation d’un instrument dont un joueur virtuose essaie de sortir une note inédite. C’est un idéal de comédien.

De quoi êtes-vous le plus heureux aujourd’hui ?


Ce qui me rend le plus heureux, c’est d’avoir tenté de protéger mon personnage tout au long de son aventure. Le film, c’est l’histoire d’un tueur qui se détraque peu à peu sous les coups de boutoir d’un emmerdeur. Le tueur me fait penser à un horloger ultra précis qui tenterait de fabriquer une montre de grande complication alors qu’un gros bourdon est entré dans son atelier et vient le percuter sans arrêt. La gageure consistait à empêcher mon personnage de se détraquer trop vite. Programmé pour tuer, il lui faudra une dose massive de tranquillisants puis un supershot d’amphétamines pour qu’il commence à se fragmenter. Mon travail a consisté à tenter de garder intact le noyau dur du tueur, de ne jamais oublié que c’est un homme programmé, un homme qui n’a qu’une idée en tête, tuer, et pour qui l’intrusion de Pignon n’est qu’une incidente. Pour aucun autre film, je n’avais eu à tenir aussi haut une telle note essentielle et si j’ai réussi à préserver l’intégrité du tueur dans la folie qui l’entoure, il y a là de quoi me rendre heureux.

 

 

Entretien avec Patrick Timsit

 

Comment êtes-vous arrivé sur ce projet ?

Qu’il s’agisse de la pièce ou du film, la première chose qui m’importait était que ce soit Francis Veber qui soit impliqué dans la mise en scène. Je ne l’aurais pas fait sans lui, L’EMMERDEUR c’est son bébé. Il a inventé le personnage de François Pignon pour cette histoire et sa rencontre avec Milan. Quand j’ai lu la pièce, je me suis rendu compte qu’il ne s’agissait pas d’une reprise, mais d’une véritable recréation. Il n’avait gardé que le pitch, génial, cette rencontre explosive d’un tueur et d’un suicidaire qui va lui pourrir la vie. Le film est venu ensuite, sans préméditation. Le plus fort, c’est qu’après avoir joué la pièce deux ans avec Richard, le scénario du film a encore réussi à me surprendre. Francis a écrit un scénario là encore original. Il m’a présenté ce projet comme étant le film qu’il n’avait pas réalisé et dont il avait envie.

Comment présenteriez-vous votre personnage ?

Ce François Pignon-là fait partie de la pire des races d’emmerdeurs. Il ramène tout à lui, il veut que l’on ne s’intéresse qu’à ses problèmes. Il ne comprend pas que la personne en face de lui ne partage pas son chagrin d’amour. Circonstance aggravante, il ne lâche jamais. Quand, sans le savoir, ce personnage croise la route d’un tueur, d’un homme dangereux, on se retrouve dans un comique de situation, celui que je préfère. On assiste à la vraie rencontre de deux personnages totalement antagonistes qui n’ont rien à faire ensemble.

Dans beaucoup de vos rôles, vous aimez être sur le fil, paradoxal, sympathique mais redoutable, ou effrayant mais touchant. Y avait-il dans ce film un terrain de jeu particulier pour vous ?

Comme dans la vie, personne n’est jamais ni tout noir ni tout blanc. A la base, cet homme ressent une vraie tristesse, un authentique sentiment de solitude et d’injustice. Il va impliquer tout le monde dans sa douleur, jusqu’à devenir un dangereux personnage qui détruira son entourage. Il fait finalement beaucoup plus de dégâts que le tueur ! L’histoire offre un terrain de jeu où le soi-disant gentil, qui a désespérément besoin d’affection, va devenir le persécuteur. Il va même voir en Milan un ami qu’il préférera à son histoire d’amour. Son évolution est extraordinaire !

Pouvez-vous nous parler de votre relation de jeu avec Richard Berry ?

Notre terrain de jeu est le même. Nous appartenons à une école de recherche de la vérité et non de recherche de gag – et c’est pour cette raison que tout s’est très bien passé entre Francis et nous. Nous cherchions toujours à donner à nos personnages le plus de vérité possible. L’écriture de Francis puis sa mise en scène ont vraiment le génie de mettre les personnages face à une impasse. Ils doivent avancer mais ils sont coincés, et ce qui va suivre est forcément jubilatoire. Ils ne peuvent pas échapper à l’obstacle. Cette impasse est source d’une comédie labélisée Francis Veber.

Pour vous, que représentait ce projet, et comment définiriez-vous la façon de travailler de Francis Veber ?

Cinéma et théâtre ayant chacun leur mise en scène, le théâtre était une nouveauté pour moi. Avant L’Emmerdeur, j’avais déjà joué des pièces, mais jamais dans des salles pleines en permanence pendant deux ans. Pour moi, le plaisir de faire mon entrée au théâtre était d’abord de retrouver mes partenaires et de les découvrir autrement. Richard Berry connaît bien le théâtre et c’est un partenaire qui vous porte. Je n’hésitais pas à lui demander conseil. Travailler avec Richard et Francis est un bonheur parce qu’il n’est pas question de fabriquer des personnages – ce que je ne sais d’ailleurs pas faire – ou d’inventer des gags, mais de nous en tenir à la vérité des sentiments. Nous étions aussi d’accord sur le fait de fixer ce que nous avions pu trouver. Pourtant, nous
n’avons jamais eu l’impression de nous répéter en faisant chaque soir la même chose.

Quelle a été votre réaction quand il a été question du film ?


Lire le scénario et mettre de côté l’envie très forte de nous retrouver sur un plateau en rêvant d’oublier que j’avais joué la pièce pendant deux ans. Il fallait prendre suffisamment de recul pour juger s’il contenait matière à faire un film… et dès la lecture, j’ai eu envie de voir ce film. Là encore, c’était une recréation. Avec Francis, rien n’est jamais laissé au hasard, tout est toujours millimétré. Dans chaque phrase, on retrouve sa musique, que l’on doit interpréter et qui doit devenir la nôtre. Pour moi, le film était un projet totalement neuf.

Quelle différence y a-t-il entre Francis Veber metteur en scène de théâtre et Francis Veber metteur en scène de cinéma ? Qu’est-ce qui a changé dans votre jeu avec Richard Berry ?


Tout a changé parce que les techniques sont différentes. Il y avait deux énormes bonheurs pour moi. D’abord, je n’étais plus obligé de porter la voix comme sur scène. On pouvait jouer, interpréter nos rôles dans l’intimité et la vérité. Et puis le public allait enfin pouvoir découvrir ce que je voyais sur scène et qui me faisait beaucoup rire : Richard Berry en gros plan ! Une des choses que l’on perd au théâtre, c’est la sensation frontale de ce type furieux qui fonce sur vous et qui peut vous tuer. Mon personnage joue avec les moustaches d’un tigre alors qu’il pense caresser un chat ! Je ne peux pas dire que me voir en gros plan soit un bonheur pour moi. La caméra est une loupe et les choses y sont à la fois vues et ressenties. Francis est un maître en la matière. Francis Veber est un metteur en scène qui dissèque chaque prise, pour voir ce qui peut être amélioré et rythmé en fonction de ce qu’il souhaite. Il a en permanence cette volonté de rigueur qui donne l’assurance de bien raconter ce que l’on veut partager. C’est une discipline et un exercice très libérateur. Même si le doute rend parfois les choses difficiles, travailler chaque jour sur ce film était un plaisir. A chaque fois, Francis vous rappelle la situation, et on jubile intérieurement, on a hâte d’interpréter nos personnages dans les situations qu’ils traversent. En plus, il était souvent difficile de ne pas rire…

Comment les choses se sont-elles passées avec vos autres partenaires ?

Virginie Ledoyen et Pascal Elbé ont apporté une fraîcheur et une nouvelle note à l’univers du film. La musique de Francis est brillante et joue avec notre personnalité. Chez ses interprètes, il va chercher ce qui peut être le mieux pour le film. Dans l’histoire, le personnage de Virginie est un enjeu et elle doit à chaque fois arriver en incarnant cela et en faisant rebondir l’action. C’est pour elle que Wolf et Pignon se battent. Elle est excellente. Avec Pascal Elbé, le docteur Wolf prend une importance extraordinaire. Je suis censé être le minable et lui le bel homme dominant à qui tout réussit. Et là aussi, nos personnages vont s’inverser. Pignon, désespéré, dépressif, suicidaire, va pouvoir tenir dans ses mains l’artisan de son malheur. Laurent Paolini, qui était déjà avec nous sur la pièce, devait lui aussi s’adapter à cette nouvelle technique. Heureusement, nous formions une troupe solidaire, et le retrouver sur le plateau était un plaisir. Francis était ultra vigilant.

Qu’est-ce que ce film vous a appris ?


Grace à cette histoire, on prend conscience que les victimes peuvent parfois être terriblement “emmerdantes” ! Au-delà de la comédie, le film aborde aussi des thèmes remarquablement forts comme le couple, l’amitié, la solitude, le fait que l’on ne se rende pas toujours compte à quel point on peut pourrir la vie des autres avec son propre malheur. La souffrance n’excuse pas tout. Finalement, derrière les rires, cette histoire nous apprend quelque chose et on n’en ressort pas indemne.

De quoi êtes-vous le plus heureux dans toute cette aventure ?

La pièce a été une rencontre incroyable avec le public. Nous avons travaillé en imaginant raconter une histoire et, la veille encore, nous ne savions pas si cela allait faire rire. Je me souviens de notre angoisse à la couturière. Entendre tous ces rires a été un moment magique. Sans en être conscients, cela nous a donné l’élan vers le film. C’est une étape essentielle. Le film boucle la boucle. Il porte cette histoire à sa maturité et la valorise dans
toute sa dimension. Il est important d’avoir pu raconter cette histoire avec le cinéma, notre outil.